Sélection Jazz, Blues & Soul 2025

Le 15 janvier 2026, Nicolas Pommaret présentait les Coups de cœur Jazz, ainsi que les Coups de cœur Blues & Soul de l’Académie Charles Cros dans son émission « Au cœur du jazz » sur France Musique.


Blues & Soul

The Bywater Sessions

Jon Cleary

FHQ-Well Kept Secret – CD + album digital

À l’heure de la musique débitée au kilomètre par l’IA, rien de tel qu’un pur jus de studio pressé à l’ancienne. L’imparable propulsion rythmique du tandem formé par Cornell Williams (basse) et A.J. Hall (batterie) rehaussé des percussions habitées de Pedro Segundo, l’orgue Hammond exquis de Nigel Hall, la guitare véloce et tout-terrain de Xavier Lynn, une section de cuivres (Aaron Narcisse, Charlie Halloran et Jason Mingledorf) dodue à souhait…
En convoquant une version étendue de ses « Absolute Monster Gentlemen » dans son QG du quartier néo-orléanais de Bywater, Jon Cleary sait très bien ce qu’il fait. Deux jours dans la même pièce pour faire jaillir cette complicité galvanisante que seules des heures passées ensemble à transpirer sur scène peuvent générer. Voilà comment s’en donner à cœur joie et capturer vivant un répertoire en constante évolution.

Cette version frénétiquement churchy de So damn good met le feu d’emblée et débouche sur une ébouriffante cascade martelée au piano par un patron en transe. D’autres délectables mises à jour sont au menu, tel ce Unnecessarily mercenary au funk bien épais, ce Just kiss my baby qui suinte de toute part, ce Boneyard accéléré sur un tapis de second line qui vous emmène parader.
Une effervescence de Mardi-Gras est au cœur de cet album festif en diable muni aussi de chœurs généreux. Partout le plaisir saute aux oreilles, le long de l’hymne drolatique Zulu coconuts , du groove élastique de Uptown downtown , du rhythm and blues pimpant de Bin a lil minit (charpenté par les graves du piano et du sax baryton), du radieux Lottie mo infusé au calypso. Bien sûr, avec le jeu fleuri et percussif de Jon, les Caraïbes et plus particulièrement Cuba ne sont jamais loin, tout comme la grande lignée des maîtres pianistes de la Nouvelle-Orléans, en premier lieu sur ce fabuleux Fessa Longhair boogaloo . Difficile de faire sessions plus juteuses.

Nicolas Teurnier

Roll Mega

Roll Mega (Son Little, Eric Krasno)

ONErpm – CD + album digital

Son Little et Eric Krasno ont vite compris qu’ils étaient sur la même longueur d’onde. Une sensibilité soul abondamment nourrie du blues au hip-hop et une approche de multi-instrumentistes aimant tailler les chansons sans trop polir le façonnage. Un titre ensemble sur le Telescope de Krasno en 2019, le fabuleux Ice & Fire sur le projet King Canyon en 2022, et cette même année une tournée en double affiche avec le même backing band : voilà comment les liens se sont resserrés et aboutissent aujourd’hui à Roll Mega, nouvelle entité qui ici en dix morceaux expose une union évidente.

Le chant bosselé de Son Little embrase un assemblage organique fait de batteries tranchantes, de basses vénéneuses, de guitares lézardées et de malicieux reliefs aux claviers. Des torsions sonores hendrixiennes, des riffs menaçants et une envie de laisser traîner les notes sont aussi à l’œuvre pour donner vie à des chansons dont le pouvoir d’envoûtement doit beaucoup à cette fine gestion des espaces qui porte la marque d’un tandem fait pour s’entendre et s’inspirer. Apogée en milieu d’album avec deux perles nommées Ultimate beautiful et These days .

Nicolas Teurnier

Keep Living Till I Die

« Monster » Mike Welch

Autoproduction – CD + album digital

Quand il sort son premier disque en 1996, These Blues Are Mine , Mike Welch sait qu’il parle une langue morte, que le guitar hero, ce chevalier en armure vers lequel convergeaient toutes les étoiles et les courtisanes a été relégué au musée comme une gravure ancienne. Les délires shakespeariens de Jimi Hendrix ou les machineries de Jeff Beck ont tout brûlé. Le Washington Post publiera même un article : « La guitare électrique est morte. » On dit que les magasins ferment, que les usines Gibson annoncent des plans sociaux, mais des musiciens continuent de se brancher et leurs producteurs s’efforcent d’attirer l’attention d’un public blasé après tout ce passé glorieux.
Ils inventent toutes sortes d’expressions publicitaires, le « dernier bluesman », possesseur de la formule perdue au bord du cimetière. Mais on nous a déjà fait le coup avec Big Bill Broonzy en 1950. Et voilà qu’arrivent le « Mozart de la Stratocaster », le « Prodige ». C’est ainsi que le jeune musicien de Boston Mike Welch s’est retrouvé affublé du surnom « Monstre », une idée du Blues Brothers Dan Aykroyd. Il n’a pas de mandibules affreuses ou une tête bicéphale, juste deux bras, deux jambes, mais sa technique – vieille et belle histoire - tient du pacte faustien avec le diable. Nous n’avons pas toujours suivi « Monster » Mike Welch au cours de ses trente années d’une carrière linéaire. Sans doute lui a-t-on préféré à un moment des musiciens plus originaux (Otis Taylor) ou géographiquement plus flamboyant (le Mississippien Charlie Musselwhite).

Mais « Monster » aura tenu, racontant une vie d’homme et d’artiste faite de noirceur et de beauté, de coupes en or et de deuils, jusqu’à ce long Covid qui faillit le faire taire à jamais et la perte de sa mère Janice. Alors il a écrit, écrit, des thèmes noyés de désespérance, de douleur, de rage qui brutalisent son nouvel album autoproduit, Keep Living Till I Die . La mort occupe l’épicentre de l’œuvre comme le montrent les titres des morceaux, Keep Living Till I Die (Continuez à vivre jusqu’à ma mort), Do What You Want with My Grave (Faites ce que vous voulez de ma tombe) ou le très ironiquement noir Burial Season (La saison des funérailles). Pourtant, son disque n’est pas un requiem, loin de là, ou alors comme on en célébrait jadis à la Nouvelle-Orléans. Keep Living Till I Die (Tout est dit), qui lui vaut notre coup de cœur, est un disque sauvage, trempé dans l’eau bouillante, une œuvre de carnivore. Une énergie l’emporte de bout en bout, depuis l’ouverture, ce Keep Living Till I Die absolument implacable, au rythme irrespirable, laminé par des soli rapides et brutaux.

Il passe d’un blues rageur Love Me Baby au moite et soul I Just Don’t Understand , œuvre magnifique avec des chœurs splendides. Et que dire de sa superbe version du classique d’Aretha Franklin, Good to me As I Am to You , entre guitare torturée rappelant Freddie King et plaintes d’orgue. Qu’elle accélère ou ralentisse, sa musique déploie à chaque fois une grande force émotionnelle. Même son chant, qui n’était pas naturel chez lui, a pris de la puissance tandis que les fantômes – Blind Lemon Jefferson et Robert Johnson dont il reprend Helhound on My Trail - errent tout au long ce disque soulé au whisky et qui chemine comme un puissant train noir. En enterrant sa mère, Mike Welch a revivifié la guitare électrique. Le prix est lourd mais c’est beau.

Stéphane Koechlin