Keep Living Till I Die
Quand il sort son premier disque en 1996, These Blues Are Mine , Mike Welch sait qu’il parle une langue morte, que le guitar hero, ce chevalier en armure vers lequel convergeaient toutes les étoiles et les courtisanes a été relégué au musée comme une gravure ancienne. Les délires shakespeariens de Jimi Hendrix ou les machineries de Jeff Beck ont tout brûlé. Le Washington Post publiera même un article : « La guitare électrique est morte. » On dit que les magasins ferment, que les usines Gibson annoncent des plans sociaux, mais des musiciens continuent de se brancher et leurs producteurs s’efforcent d’attirer l’attention d’un public blasé après tout ce passé glorieux.
Ils inventent toutes sortes d’expressions publicitaires, le « dernier bluesman », possesseur de la formule perdue au bord du cimetière. Mais on nous a déjà fait le coup avec Big Bill Broonzy en 1950. Et voilà qu’arrivent le « Mozart de la Stratocaster », le « Prodige ». C’est ainsi que le jeune musicien de Boston Mike Welch s’est retrouvé affublé du surnom « Monstre », une idée du Blues Brothers Dan Aykroyd. Il n’a pas de mandibules affreuses ou une tête bicéphale, juste deux bras, deux jambes, mais sa technique – vieille et belle histoire - tient du pacte faustien avec le diable. Nous n’avons pas toujours suivi « Monster » Mike Welch au cours de ses trente années d’une carrière linéaire. Sans doute lui a-t-on préféré à un moment des musiciens plus originaux (Otis Taylor) ou géographiquement plus flamboyant (le Mississippien Charlie Musselwhite).
Mais « Monster » aura tenu, racontant une vie d’homme et d’artiste faite de noirceur et de beauté, de coupes en or et de deuils, jusqu’à ce long Covid qui faillit le faire taire à jamais et la perte de sa mère Janice. Alors il a écrit, écrit, des thèmes noyés de désespérance, de douleur, de rage qui brutalisent son nouvel album autoproduit, Keep Living Till I Die . La mort occupe l’épicentre de l’œuvre comme le montrent les titres des morceaux, Keep Living Till I Die (Continuez à vivre jusqu’à ma mort), Do What You Want with My Grave (Faites ce que vous voulez de ma tombe) ou le très ironiquement noir Burial Season (La saison des funérailles). Pourtant, son disque n’est pas un requiem, loin de là, ou alors comme on en célébrait jadis à la Nouvelle-Orléans. Keep Living Till I Die (Tout est dit), qui lui vaut notre coup de cœur, est un disque sauvage, trempé dans l’eau bouillante, une œuvre de carnivore. Une énergie l’emporte de bout en bout, depuis l’ouverture, ce Keep Living Till I Die absolument implacable, au rythme irrespirable, laminé par des soli rapides et brutaux.
Il passe d’un blues rageur Love Me Baby au moite et soul I Just Don’t Understand , œuvre magnifique avec des chœurs splendides. Et que dire de sa superbe version du classique d’Aretha Franklin, Good to me As I Am to You , entre guitare torturée rappelant Freddie King et plaintes d’orgue. Qu’elle accélère ou ralentisse, sa musique déploie à chaque fois une grande force émotionnelle. Même son chant, qui n’était pas naturel chez lui, a pris de la puissance tandis que les fantômes – Blind Lemon Jefferson et Robert Johnson dont il reprend Helhound on My Trail - errent tout au long ce disque soulé au whisky et qui chemine comme un puissant train noir. En enterrant sa mère, Mike Welch a revivifié la guitare électrique. Le prix est lourd mais c’est beau.
Stéphane Koechlin